L'aigle

Enfant, je jouais à l’ombre des aciéries de Hamilton. Ce qui se rapprochait le plus d’une forêt était un orme solitaire, qui poussait malgré tout dans une parcelle d’herbe sèche, de l’autre côté de la rue où j’habitais. À l’ombre de cet arbre, j’ai lu des piles de livres de la bibliothèque. J’élargissais ainsi mon univers au-delà du paysage austère qui m’entourait. Lost in the Barrens de Farley Mowat était l’un de mes livres préférés. Les aventures de Jamie et d’Awasin dans ce lieu magique appelé «le Nord» m’emballaient. Dans mon esprit, «le Nord» était un véritable Narnia, un endroit rempli de neige, protégé par des forêts luxuriantes. Mieux, contrairement à Narnia, le Nord était un endroit que je pourrais un jour visiter.

Au secondaire, mon amoureux a animé ces histoires de nature sauvage chères à mon enfance. Jim m’emmenait en randonnée et passait ses étés à organiser des excursions en canot dans le nord de l’Ontario. Tandis que je gagnais de l’argent pour payer mes études universitaires en travaillant dans l’usine de mon père, Jim apprenait aux enfants à pagayer et à faire du portage. J’écoutais jalousement ses récits lorsqu’il revenait chaque automne, et je rêvais du jour où je pourrais moi aussi m’aventurer dans le Nord.

Mais la vie, comme souvent, en voulait autrement. Jim et moi nous sommes séparés, tout en restant amis. J’ai obtenu mon diplôme universitaire, j’ai trouvé un emploi, je me suis mariée et j’ai rapidement donné naissance à trois garçons. Mon fils cadet, Matthew, est né avec de graves handicaps et des problèmes médicaux complexes. Les rendez-vous chez le médecin, les visites thérapeutiques et la prise de médicaments s’entassaient dans des journées déjà remplies de couches, de lessive et de genoux écorchés. Tous les rêves de camping, de canot et de randonnée dans le nord de l’Ontario avec ma jeune famille se sont évaporés au fur et à mesure que les soins de Matthew devenaient plus exigeants. La plupart des sentiers de randonnée en milieu sauvage ne sont pas accessibles aux fauteuils roulants et il est impossible de brancher une sonde d’alimentation dans un arbre.

Laura MacGregor's son Matthew, looking up and smiling joyfully with eyes closed, 3 other youths standing behind him. All are sporting pink shirts, pompoms and flowered necklaces.
Matthew—Photo : Laura MacGregor

Cette vie trépidante de parentalité et de soins 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, s’est poursuivie pendant plus de 20 ans. Deux jours après la fermeture de la province par la pandémie de COVID-19, la respiration de Matthew est devenue difficile et sifflante. Inquiète, j’ai appelé le 911 et il a été transporté d’urgence à l’hôpital. Il n’est jamais rentré chez nous.

Les restrictions imposées par la pandémie interdisaient tout rituel significatif. Pas de visite. Pas de funérailles. Pas de mots de réconfort murmurés autour d’une tasse de café trop faible et de sandwichs aux œufs coupés en triangles. Nous avons célébré le premier anniversaire du décès de Matthew en collectant des fournitures pour une banque alimentaire locale confrontée à des besoins croissants et à une diminution de ses stocks.

Un deuil de plus en plus lourd  

Dans les premiers mois de 2023, mon chagrin et mon désarroi ont pris de l’ampleur. Mon père est décédé après une longue maladie et j’ai pris la décision difficile de quitter mon poste de professeure. En septembre, j’ai vu mes amis retourner en classe, impatients de commencer une nouvelle année, tandis que je restais chez moi à regarder les pages vides de mon calendrier. La mort de Matthew avait coïncidé avec le départ de mes autres garçons, et mes journées étaient soudainement affreusement vides.

Le temps passé à l’extérieur a toujours été mon mécanisme de défense le plus efficace, me soutenant pendant toutes ces années de soins extrêmes et de deuil complexe. Lorsque Matthew était en vie et que je pouvais profiter de quelques jours de répit, je trouvais paix et réconfort en parcourant des sections du sentier Bruce, dans le sud de l’Ontario. Je lisais les guides de sentiers comme des romans, je rêvais de sentiers et j’avais une liste de randonnées de rêve.

À l’automne 2023, confrontée à une triple perte, celle de mon fils, de mon père et de ma carrière, je me suis rendue compte que j’avais enfin l’occasion, aussi douce-amère soit-elle, de m’aventurer dans le Nord. Je pourrais visiter les endroits dont je rêvais depuis que j’étais jeune. J’ai planifié un voyage de camping dans le nord de l’Ontario, où je grimperais au sommet du Sleeping Giant (le Géant endormi), je traverserais le pont suspendu de la rivière White et je contemplerais la baie Old Woman depuis le sommet du sentier Nokomis.

Enfin, le Nord 

Je suis arrivée au parc provincial du lac Supérieur à la fin du mois de septembre. J’ai planté ma tente à quelques pas du rivage de galets gris du lac Supérieur et j’ai regardé les rubans orange et roses strier le ciel jusqu’à ce que le soleil descende sous l’horizon.

Laura McGregor smiling on a suspension bridge over a rocky riverbed filled with green spruce forest, under a bright blue sky.
Photo : Laura MacGregor

Le lendemain matin, j’ai marché au bord de l’eau, passant devant une structure squelettique faite de bois flotté blanchi avant d’arriver à un affleurement rocheux. Là, j’ai escaladé les rochers striés de gris et de noir dans l’espoir de trouver un point d’observation pour photographier le feuillage d’automne; un paysage sans fin de rouges, d’oranges et de verts éclatants, perché sur des rochers gris et une eau bleu pervenche. J’avais l’impression d’être tombée dans le tourbillon coloré d’un tableau du Groupe des Sept.

Après avoir pris plusieurs photos, je me suis assise sur la surface lisse des rochers, reconnaissante pour cette vue et le calme. Soudain, j’ai entendu un grand bruissement juste derrière moi. Terrifiée à l’idée d’avoir dérangé un ours ou un autre animal sauvage en train de se reposer, j’ai tourné la tête pour localiser la source du bruit. En levant la tête, j’ai vu qu’un aigle s’était posé sur la branche d’un arbre à proximité, à environ trois mètres au-dessus de ma tête.

Le visiteur 

Comme beaucoup de personnes en deuil, j’ai cherché des signes après la mort de mon fils. Une libellule se posant sur mon épaule ou un cardinal écarlate dans un champ de neige immaculée devenaient des créatures qui avaient franchi un portail de l’au-delà, apportant un message indiquant que mon fils était en paix. Peut-être que l’absence de rituels significatifs pendant les périodes de restrictions de la COVID a rendu mon observation plus fine? Je me suis tournée vers l’énorme oiseau perché juste au-dessus de moi et je me suis souvenue que cette magnifique créature pouvait s’élever à des hauteurs vertigineuses, capable de toucher à la fois au ciel et à la terre.

A bald eagle sitting high in a green pine tree, in front of a brilliant, clear blue sky.
Photo : Laura MacGregor

Cet aigle avait-il voyagé depuis l’au-delà? Pleine d’espoir, je lui ai parlé tout bas. Je me suis souvenue de mon fils, de mon père, et j’ai parlé de mon désir ardent de me frayer un chemin et de traverser mon chagrin. J’ai conclu en exprimant ma gratitude au Créateur et au peuple Anishinaabe qui, depuis des générations, est gardien de l’eau, des rochers et de la terre sur laquelle j’étais assise.

Je ne sais pas pendant combien de temps l’aigle et moi nous sommes regardés. Je m’émerveillais de la grâce et de la chaleur de cette créature, qui partageait son habitat avec une intruse. J’étais Boucle d’or, une invitée indésirable, déterminée à rester même après le retour de l’occupant légitime des lieux.

J’ai fini par me lever et, sous le regard soutenu de l’aigle, j’ai descendu du rocher jusqu’au rivage. Cinquante mètres plus loin, sur la plage jonchée de bois flotté, je me suis retournée vers l’arbre où l’aigle s’était posé. La branche était vide. Peut-être l’aigle venait-il de plonger, à la recherche de poissons, de l’autre côté de l’étendue rocheuse où nous nous étions assis ensemble, soulagé que son ennuyeuse visiteuse ait finalement plié bagage. Mais j’aime à penser que l’aigle volait en hauteur, vers le portail de l’au-delà, portant les mots d’une mère à qui son fils manquait.

Laura MacGregor, smiling on a lakeshore in front of a beautiful orange sunset over the water.
Photo : Laura MacGregor
À propos de Laura MacGregor

Laura MacGregor est une ex-universitaire qui occupe ses journées en écrivant, en faisant de la randonnée, en lisant et en tricotant. Elle est récemment diplômée de The Writer's Studio (SFU) et a obtenu un doctorat à l'aube de la cinquantaine. Parmi ses publications récentes, citons «Felt Faith» dans Broadview Magazine, et «Beyond Saints» and «Superheroes», un manuel d'église explorant de quelle manière  les communautés religieuses peuvent soutenir les parents d'enfants handicapés.

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